Chute Libre, le jazz-rock français en apesanteur dans les années 70

Chute Libre est l’un de ces groupes français des années 1970 dont le nom revient régulièrement lorsqu’il est question de jazz-rock, de fusion et de cette formidable effervescence musicale qui traversait alors l’Hexagone. Né à Boulogne-Billancourt en 1975 autour du bassiste Gilles Douïeb, le groupe ne connaîtra qu’une existence de quatre années, mais laissera derrière lui deux albums et le souvenir de nombreux concerts, dont un passage remarqué à l’Olympia en 1978. Une courte aventure, mais une belle trace dans l’histoire du jazz-rock français.

Chute Libre Ali Baba

À noter d’emblée pour éviter toute confusion : ce Chute Libre n’a rien à voir avec le groupe punk rock originaire de Nevers, toujours actif sous le même nom. Deux formations, deux époques, deux univers musicaux radicalement différents.

Chute Libre, quatre copains de Boulogne-Billancourt

L’histoire commence en 1975 lorsque Gilles Douïeb réunit autour de lui trois musiciens issus de la région parisienne : Olivier Hutman aux claviers, Umberto Pagnini à la batterie et Mino Cinelu au chant et aux percussions. Leur ambition s’inscrit pleinement dans l’air du temps : mélanger les langages plutôt que choisir entre rock, jazz, funk et musiques du monde.

Le jeune Olivier Hutman apporte notamment une solide formation classique et une passion pour le jazz, tandis que Mino Cinelu contribue déjà à ouvrir la musique du groupe vers les rythmes afro-funk et les influences antillaises. Cette diversité des parcours constitue rapidement l’une des caractéristiques de Chute Libre.

Le groupe va progressivement étoffer son dispositif avec l’arrivée de nouveaux musiciens et d’une section de cuivres. La formation associée aux enregistrements comprend notamment le flûtiste et saxophoniste Denis Barbier ainsi que le guitariste Patrice Cinelu, frère de Mino. Les archives de la BnF confirment cette évolution à travers les crédits des deux albums.

Chute Libre, un jazz-rock nourri de funk et de liberté

Difficile de réduire Chute Libre à une simple étiquette de jazz-rock. Le groupe appartient bien à cette scène française de fusion qui cherche à faire dialoguer jazz, rock et funk, mais sa musique se distingue par une vraie volonté d’expérimentation.

Le premier album, Chute Libre, paraît en 1977 chez EMI après des séances enregistrées aux studios Pathé Marconi. Le disque rassemble huit compositions et révèle un groupe particulièrement aventureux. Le groove funky côtoie des passages plus libres, les claviers dialoguent avec les cuivres et la flûte, tandis que les percussions de Mino Cinelu apportent une dimension rythmique et colorée.

Des titres comme Sainte Bernadette, Jerba Tao, Flauçerto ou Spasmolune témoignent de cette approche hybride. Les influences vont de Miles Davis et John Coltrane au funk et aux musiques africaines et antillaises. L’ensemble possède cette liberté typique d’une époque où les frontières entre les genres étaient encore particulièrement poreuses.

Le disque est aujourd’hui recherché par les amateurs de jazz-rock et de fusion hexagonale, notamment parce que cet album éponyme n’a longtemps pas bénéficié d’une large réédition. Une destinée assez classique pour ces productions françaises des seventies devenues, avec le temps, de véritables objets de curiosité pour les collectionneurs.

Chute Libre, deux albums et des centaines de concerts

En 1978, Chute Libre poursuit l’aventure avec Ali Baba, toujours publié par EMI. La formation poursuit son exploration d’un jazz-rock volontiers funky, enrichi par les cuivres et les multiples influences de ses membres. Les crédits de l’album témoignent d’une formation particulièrement étoffée, avec notamment Denis Barbier, Éric Letourneux et une section de cuivres.

Sur scène, le groupe ne reste pas cantonné au circuit confidentiel du jazz. Chute Libre multiplie les concerts et aurait donné plusieurs centaines de prestations durant sa courte existence. Parmi les dates marquantes figure un passage à l’Olympia en 1978, symbole d’une reconnaissance qui dépassait largement le cercle des initiés.

Cette activité scénique est essentielle pour comprendre le parcours du groupe. Chute Libre n’était pas simplement un projet de studio destiné aux amateurs de fusion : c’était une véritable formation de scène, capable de défendre une musique complexe devant un public plus large.

Une pépinière de musiciens remarquables

L’un des aspects les plus fascinants de l’histoire de Chute Libre réside finalement dans ce qui s’est passé après la séparation du groupe en 1979.

Olivier Hutman deviendra un pianiste, compositeur et arrangeur particulièrement actif dans le jazz français et international. Son parcours passera notamment par le quartet de Christian Escoudé, de nombreuses collaborations avec des figures du jazz et un important travail de compositeur pour le cinéma.

Umberto Pagnini poursuivra également sa carrière dans le jazz, avec notamment des collaborations avec le Big Band de Claude Bolling et Martial Solal avant de développer ses propres formations. Gilles Douïeb travaillera quant à lui avec des artistes comme Bill Deraime et Bernard Lavilliers, avant de participer à différentes aventures musicales dont Captain Mercier.

Et puis il y a Mino Cinelu. Le percussionniste connaîtra une carrière internationale exceptionnelle, travaillant notamment avec Miles Davis et Weather Report, mais aussi avec Peter Gabriel, Sting, Stevie Wonder, Marcus Miller, Elton John ou encore Michel Portal. Son passage par Chute Libre apparaît ainsi comme l’un des premiers chapitres d’un parcours qui allait largement dépasser les frontières du jazz français.

Denis Barbier poursuivra pour sa part son chemin dans la composition, notamment pour le cinéma et la télévision, avant de s’orienter également vers la musique classique.

Quatre années pour une empreinte durable

Chute Libre se sépare en 1979. Quatre ans seulement après sa création, l’histoire s’achève donc alors que ses membres sont encore au début de leurs parcours respectifs. Pourtant, avec deux albums, des centaines de concerts et une succession de musiciens appelés à jouer un rôle important dans le jazz et la musique française, le groupe aura largement contribué à cette effervescence musicale des années 1970.

Il faut surtout réécouter Chute Libre sans chercher à lui appliquer les catégories d’aujourd’hui. Jazz-rock, funk, free, rock progressif, musiques afro-antillaises : le groupe navigue entre ces territoires avec une liberté qui explique en partie pourquoi ses deux albums continuent d’intéresser les amateurs de fusion française.

Et si le nom Chute Libre peut aujourd’hui prêter à confusion, les amateurs de jazz-rock savent désormais où poser leurs oreilles : ici, pas de punk neversois, mais une aventure née à Boulogne-Billancourt en 1975, portée par une bande de musiciens qui allait, chacun à sa manière, tutoyer les sommets.

Membres de Chute Libre

Gilles Douïeb : basse
Olivier Hutman : claviers
Umberto Pagnini : batterie
Mino Cinelu : chant, percussions
Denis Barbier : flûte, saxophones
Patrice Cinelu : guitare

Discographie de Chute Libre

Albums studio
1977 – Chute Libre
1978 – Ali Baba

Janek van Laak : un cercle de folie musicale à Berlin

Un batteur au cœur de la création berlinoise

Né à Düsseldorf en 1995 et installé à Berlin depuis son enfance, Janek van Laak est un musicien dont le parcours semble avoir été façonné par un environnement artistique particulièrement stimulant. Batteur, compositeur, producteur et multi-instrumentiste, il développe une musique qui refuse gentiment de rester dans une seule case.

Son histoire familiale n’est certainement pas étrangère à cette ouverture. Avec un père passionné de punk et une mère issue du cabaret et de la comédie, Janek a grandi entre énergie brute, humour et goût de la scène. Après avoir commencé par chanter dans la chorale de son école, il s’est tourné vers la batterie et le piano avant de faire de la composition et de la production son terrain de jeu privilégié.

Berlin constitue naturellement un autre élément essentiel de son identité. La ville, et notamment son bouillonnement artistique post-réunification, offre un cadre idéal à un musicien qui aime mélanger les influences plutôt que de choisir son camp.

Janek van Laak est notamment membre fondateur du Liquid Brain Orchestra, formation basée à Neukölln, et fait également partie de Tutu Amuse (lire « Two to amuse »), un duo décalé qu’il partage avec la guitariste, chanteuse et actrice Rosa Landers. Ces expériences collectives nourrissent directement son approche personnelle de la musique.

Janek van Laak - Circle of Madness

Circle Of Madness, un premier album impossible à enfermer

Sorti en mars 2024 chez Sonar Kollektiv, Circle Of Madness constitue le premier véritable album de Janek van Laak sous son propre nom.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le musicien n’a pas choisi la facilité. Jazz expérimental, improvisation, funk, électro berlinoise, afro-jazz, fusion, pop avant-gardiste et sonorités psychédéliques se croisent au fil des douze morceaux. Une diversité également relevée par The Tonearm, qui décrit un album capable de faire cohabiter jazz, improvisation, funk et électronique berlinoise au sein d’une même proposition.

Janek décrit lui-même son disque comme une sorte d’instantané, une photographie musicale d’un moment donné. Une manière assez juste de présenter une œuvre qui semble davantage chercher à capturer des idées, des sensations et des rencontres qu’à respecter un quelconque cahier des charges.

Dès « a little GOLD », le ton est donné. Les synthétiseurs délicats et les percussions laissent progressivement apparaître des guitares plus abrasives et des voix sans paroles. Puis l’album part dans différentes directions sans jamais perdre son sens du rythme.

« Here To Slay », avec la voix puissante de l’Australienne Madeleine Rose, affiche une énergie presque provocatrice. « Saints Blow » met les cuivres en évidence tandis que « Daiamondo », marqué par la participation de la chanteuse et multi-instrumentiste japonaise Shiomi Kawaguchi, rappelle les passerelles entre les différents projets de Janek.

Le batteur ne se contente d’ailleurs pas d’être l’architecte rythmique de ses compositions. Sur « Above Your Head », il prend également le micro et apporte une couleur presque latine à l’ensemble. Ailleurs, les batteries et percussions dialoguent avec guitares, cuivres et électronique, notamment sur « Sloppy Dreams » et « Left 4 Dead ».

Une fusion moderne et joyeusement imprévisible

Ce qui frappe dans Circle Of Madness, c’est cette volonté de ne jamais considérer une influence comme une frontière. Janek van Laak peut passer d’une atmosphère douce et scintillante sur « Glintstones » à une approche plus guitaristique avec « The Last Stylebender », avant de plonger dans les ambiances plus sombres de « Garlic Brown Junior ».

Deux titres résument particulièrement bien cette philosophie.

« The Killah Gorilla » adopte une coloration afro-jazz et tire son nom du combattant américain de MMA Jared « The Killa Gorilla » Cannonier. Une référence qui correspond finalement assez bien à l’énergie physique du morceau.

Puis arrive « OCTAPUSSY », véritable morceau-fleuve de près de dix minutes. Claviers rêveurs, roulements de batterie, guitares soyeuses et construction progressive composent une longue pièce de fusion contemporaine qui laisse beaucoup de place à l’interaction entre les instruments.

La batterie demeure évidemment le cœur battant de l’entreprise, mais elle ne cherche jamais à écraser le reste. Janek fonctionne davantage comme un chef d’orchestre aventureux, capable de faire dialoguer une multitude de textures et de personnalités.

Janek van Laak : Une musique pensée comme une découverte

Il serait finalement réducteur de présenter Janek van Laak comme un simple batteur de jazz expérimental. Son parcours et ses projets témoignent d’une démarche beaucoup plus large. La production, la composition, l’improvisation et la performance sont chez lui intimement liées.

Cette curiosité permanente explique sans doute pourquoi Circle Of Madness donne parfois l’impression d’assister à une jam qui aurait décidé de prendre des chemins de traverse. Il y a de la précision, mais aussi de l’accident heureux, de l’humour et une certaine dose de folie.

Et Janek ne semble pas vouloir s’arrêter là. Après ce premier album, son travail s’est poursuivi avec notamment Sessions of Madness, Vol. 1 – Tied to the Machine en 2025, puis Sessions of Madness, Vol. 2 – Goat By Brain en 2026.

Voilà donc un artiste qui mérite l’attention de tous ceux qui aiment lorsque le jazz, le rock, la fusion et les musiques électroniques cessent de se regarder en chiens de faïence. Janek van Laak ne cherche manifestement pas à choisir entre les genres : il préfère les faire se rencontrer, les bousculer et voir ce qui se passe.

Et dans ce cercle de folie, il y a décidément beaucoup de choses à découvrir.

Janek van Laak Une folie créative à suivre

Avec Circle Of Madness, Janek van Laak démontre qu’il est possible de faire de la fusion un véritable terrain d’exploration. Entre rythmiques aventureuses, jazz, funk, électronique, cuivres et guitares, le Berlinois compose une musique en perpétuel mouvement, aussi exigeante que ludique. Une démarche sans frontières qui laisse surtout une impression : celle d’un artiste qui préfère suivre sa curiosité plutôt que les chemins balisés. Et c’est probablement là que réside toute la richesse de son univers.

Membres et collaborations

Janek van Laak : Batterie, piano, composition, production, chant
Rosa Landers : Guitare, chant, comédie et théâtre au sein de Tutu Amuse
Madeleine Rose : Chant sur « Here To Slay »
Shiomi Kawaguchi : Chant et instruments sur « Daiamondo »

Discographie de Janek van Laak

Albums studio
2024 – Circle Of Madness
2025 – Sessions of Madness, Vol. 1 – Tied to the Machine
2026 – Sessions of Madness, Vol. 2 – Goat By Brain

EP
2025 – Live at Hypertone Studio

Singles
2024 – The Killah Gorilla

Youtube | Bandcamp